Un été sous tension à Genève
Aujourd’hui, nous nous replongeons dans un épisode marquant de l’histoire genevoise, survenu il y a tout juste 423 ans, le 7 juillet 1602. À cette époque, Genève est au cœur de tensions extrêmes avec la Savoie, à la veille de l’Escalade. Ce jour-là, après le dîner, quatre cavaliers de la garnison de Bonne pénètrent dans la maison de Gabriel de La Mer, apothicaire établi à Cologny, sur le territoire des franchises genevoises. Sous prétexte de représailles, ils l’emmènent de force à Bonne.
La raison invoquée ? Quelques jours auparavant, un soldat savoyard avait été arrêté en ville après s’être battu dans une auberge, allant jusqu’à tirer l’épée et blesser un autre homme. Face à cette détention, les Savoyards ripostent par la prise d’otage de Gabriel de La Mer. En réaction, le Petit Conseil genevois décide à son tour de retenir « les plus signalez » Savoyards présents en ville. La prise d’otages devient alors, pour les deux camps, une méthode de négociation et de pression, chaque partie espérant ainsi obtenir la libération de ses ressortissants.
Ils mesurèrent la hauteur des murailles à la Corraterie. Illustration d’Édouard Elzingre.
Qui était Gabriel de La Mer ?
Originaire de Saint-Rémy-de-Provence, Gabriel de La Mer est reçu bourgeois de Genève en 1555, alors qu’il est encore enfant, en même temps que son père. Il ouvre une boutique d’apothicaire en 1571, épouse Marie Baud, et s’implique activement dans la vie civique : dizenier en 1575, membre du Conseil des CC en 1576, ancien du Consistoire de 1594 à 1605, et juré apothicaire en 1607. Il décède le 30 janvier 1611, laissant le souvenir d’un homme engagé, pris malgré lui dans les tourments de la politique genevoise et savoyarde.
Le dénouement
C’était Brunaulieu — lieutenant-colonel du régiment de La Val d’Isère et gouverneur de Bonne, célèbre pour avoir commandé le groupe d’assaut savoyard à l’Escalade, où il trouvera la mort — qui avait commandité l’arrestation de Gabriel de La Mer. Mais le 9 juillet, c’est son supérieur, le baron de La Val d’Isère, qui ordonne sa libération. Cependant, l’échange d’otages n’a pas lieu tant que l’enquête des autorités genevoises sur le comportement de leur prisonnier savoyard n’est pas terminée. Cette prudence s’explique par la volonté de Genève de ne pas céder à la pression et de maintenir la légitimité de ses décisions judiciaires. Malheureusement, les archives du Conseil ne permettent pas d’identifier précisément le soldat savoyard concerné, car les procès criminels du début du XVIIe siècle ont disparu.
Il pourrait s’agir du mystérieux « Provençal », arrêté lors d’une tentative d’espionnage mentionnée dans une lettre de D’Albigny du 19/29 juin 1602. Ce « Provençal » pourrait même s’agir du comte de Saint-Front, car on sait qu’il faisait partie du groupe de quatre espions chargés de préparer l’Escalade, mais l’hypothèse reste fragile. Dans tous les cas, il devait être quelqu’un d’important pour Brunaulieu, puisqu’il a jugé utile d’arrêter un membre du Conseil des CC afin de le récupérer.
Brunaulieu se jette sur le caporal. Illustration d’Édouard Elzingre.
Un contexte de représailles et d’espionnage
Cet épisode n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une série d’incidents et de tensions qui jalonnent l’année 1602, à la veille de l’Escalade. Le souvenir de l’affaire Cadet-Sautier, survenue en avril, est encore frais dans les esprits du Petit Conseil, qui redoute une escalade des représailles.
Rien ne permet d’affirmer ou d’infirmer que l’arrestation de Gabriel de La Mer soit directement liée à l’arrestation antérieure de l’espion surnommé « Provençal ». Cependant, Brunaulieu avait des comptes à rendre au Duc de Savoie concernant la préparation de l’Escalade, et l’échange d’otages a pu lui paraître comme le meilleur moyen de récupérer un de ses espions.
L’arrestation de Gabriel de La Mer illustre la brutalité des pratiques de l’époque : la prise d’otages et les représailles sont des armes diplomatiques courantes, utilisées aussi bien par Genève que par la Savoie pour faire pression et obtenir gain de cause. Cet épisode, bien que moins connu que la fameuse nuit de l’Escalade, témoigne du climat d’insécurité et de suspicion qui régnait alors autour de la cité, à la veille de l’un des événements fondateurs de l’identité genevoise.